Textes étudiés en cours

 

Y a-t-il ou non accord entre la raison humaine et la raison des choses ?

 

> Marc-Aurèle, Pensées pour moi-même Livre VII

« (9) Toutes les choses sont entrelacées les unes avec les autres c’est un lien sacré ; et il n’y a presque aucune d’elles qui soit étrangère à l’autre; car elles ont une ordonnance commune, et elles forment un seul et même monde. Le monde, fait de toutes les choses, est unique ; à travers toutes circule un dieu unique ; une substance unique, une loi unique, une raison commune à tous les êtres vivants intelligents, une vérité unique, puisque pour tous les vivants du même genre et participant à la même raison il y a une perfection unique.

(10) Tout être matériel disparaît très vite dans la substance universelle; toute cause est ramenée très vite à la raison universelle ; le souvenir de toute chose est très vite recouvert par la durée.

(11) Pour l’animal raisonnable l’action conforme à la nature est la même que l’action conforme à la raison.

(12) Droit ou redressé ?

(13) Comme sont les membres du corps dans un organisme unifié, ainsi sont les êtres raisonnables dans des individus distincts ; ils sont faits pour une unique action d’ensemble. Cette pensée te sera davantage présente si tu te dis souvent à toi- même : «Je suis un membre de l’ensemble fait des êtres raisonnables. » Si tu te dis que tu en es une partie, c’est que tu n’aimes pas encore les hommes de tout ton cœur ; c’est que tu ne comprends pas encore la joie du bienfait ; c’est que tu y vois simplement une chose convenable, que tu ne fais pas de bien aux hommes comme à un autre toi-même. »

 

> Montaigne, Essais, II, 12

« Pour juger des apparences que nous recevons des sujets, il nous faudrait un instrument judicatoire ; pour vérifier cet instrument, il nous y faut de la démonstration ; pour vérifier la démonstration, un instrument : nous voilà au rouet. Puisque les sens ne peuvent arrêter notre dispute, étant pleins eux-mêmes d’incertitude, il faut que ce soit la raison ; aucune raison ne s’établira sans une autre raison : nous voilà à reculons jusques à l’infini. ( ...)

Finalement il n’y a aucune constante existence, ni de notre être, ni de celui des objets. Et nous, et notre jugement, et toutes choses mortelles vont coulant et roulant sans cesse. Ainsi il ne se peut établir rien de certain de l’un à l’autre, et le jugeant et le jugé étant en continuelle mutation et branle.

Nous n’avons aucune communication à l’être, parce que toute humaine nature est toujours au milieu entre le naître et le mourir, ne baillant de soi qu’une obscure apparence et ombre, et une incertaine et débile opinion. Et si, de fortune, vous fichez votre pensée à vouloir prendre son être, ce sera ni plus ni moins que qui voudrait empoigner l’eau : car plus il serrera et pressera ce qui de sa nature coule partout, plus il perdra ce qu’il voulait tenir et empoigner. Ainsi, vu que toutes choses sont sujettes à passer d’un changement en autre, la raison qui y cherche une réelle subsistance se trouve déçue, ne pouvant rien appréhender de subsistant et permanent, parce que tout ou vient en être et n’est pas encore du tout, ou commence à mourir avant qu’il soit né. »

 

> Descartes, Discours de la Méthode, I

« Le bon sens est la chose du monde la mieux partagée; car chacun pense en être si bien pourvu que ceux même qui sont les plus difficiles à contenter en toute autre chose n’ont point coutume d’en désirer plus qu’ils en ont. En quoi il n’est pas vraisemblable que tous se trompent : mais plutôt cela témoigne que la puissance de bien juger et distinguer le vrai d’avec le faux, qui est proprement ce qu’on nomme le bon sens ou la raison, est naturellement égale en tous les hommes ; et ainsi que la diversité de nos opinions ne vient pas de ce que les uns sont plus raisonnables que les autres, mais seulement de ce que nous conduisons nos pensées par diverses voies, et ne considérons pas les mêmes choses. Car ce n’est pas assez d’avoir l’esprit bon, mais le principal est de l’appliquer bien. Les plus grandes âmes sont capables des plus grands vices aussi bien que des plus grandes vertus ; et ceux qui ne marchent que fort lentement peuvent avancer beaucoup davantage, s’ils suivent toujours le droit chemin, que ne font ceux qui courent et qui s’en éloignent.

Pour moi, je n’ai jamais présumé que mon esprit fût en rien plus parfait que ceux du commun ; même j’ai souvent souhaité d’avoir la pensée aussi prompte, ou l’imagination aussi nette et distincte ou la mémoire aussi ample ou aussi présente, que quelques autres. Et je ne sache point de qualités que celles-ci qui servent à la perfection de l’esprit ; car pour la raison, ou le sens, d’autant qu’elle est la seule chose qui nous rend hommes et nous distingue des bêtes, je veux croire qu’elle est tout entière en un chacun ; et suivre en ceci l’opinion commune des philosophes, qui disent qu’il n’y a du plus et du moins qu’entre les accidents, et non point entre les formes ou natures des individus d’une même espèce. »

 

 

Faut-il attribuer aux sens, à l’imagination ou au jugement la connaissance rationnelle du réel ?

 

> Nicolas Malebranche, La recherche de la vérité

« Nos sens ne nous trompent pas seulement à l’égard de leurs objets, comme de la lumière, des couleurs, et des autres qualités sensibles, ils nous séduisent même touchant les objets qui ne sont point de leur ressort, en nous empêchant de les considérer avec assez d’attention pour en porter un jugement solide. (...) Pour bien concevoir cette vérité, il est absolument nécessaire de savoir que les trois manières dont l’âme aperçoit, savoir par les sens, par l’imagination et par l’esprit, ne la touchent pas toutes également, et par conséquent qu’elle ne porte pas une pareille attention à tout ce qu’elle aperçoit par leur moyen ; car elle s’applique beaucoup à ce qui la touche beaucoup, et elle est peu attentive à ce qui la touche peu. Or ce qu’elle aperçoit par les sens la touche et l’applique extrêmement, ce qu’elle connaît par l’imagination la touche beaucoup moins ; mais ce que l’entendement lui représente, je veux dire ce qu’elle aperçoit par elle-même, indépendamment des sens et de l’imagination, ne la réveille presque pas. Personne ne peut douter que la plus petite douleur des sens ne soit plus présente à l’esprit et ne le rende plus attentif que la méditation d’une chose de plus grande conséquence. La raison de ceci est que les sens représentent les objets comme présents, et que l’imagination ne les représentent que comme absents. (…). Les sens appliquent donc extrêmement l’âme à ce qu’ils lui représentent. Or, comme elle est limitée et qu’elle ne peut nettement concevoir beaucoup de choses à la fois, elle ne peut apercevoir nettement ce que l’entendement lui représente dans le même temps.»

 

> Lucrèce, De la nature, IV, 483-501

« Quel témoignage a plus de valeur que celui de sens? Dira-t-on que s’ils nous trompent, c’est la raison qui aura mission de les contredire, elle qui est sortie d’eux tout entière ? Nous trompent-ils, alors la raison tout entière est mensonge. Dira-t-on que les oreilles peuvent corriger les yeux, et être corrigées elles-mêmes par le toucher ? et le toucher, sera-t-il sous le contrôle du goût? Est-ce l’odorat qui confondra les autres sens ? Est-ce la vue ? Rien de tout cela selon moi, car chaque sens a son pouvoir propre et ses fonctions à part. Que la mollesse ou la dureté, le froid ou le chaud intéressent un sens spécial, ainsi que les couleurs et les qualités relatives aux couleurs ; qu’à des sens spéciaux correspondent aussi les saveurs, les odeurs et les sons voilà qui est nécessaire. Par conséquent les sens n’ont pas les moyens de se contrôler mutuellement. Ils ne peuvent davantage se corriger eux-mêmes, puisqu’ils réclameront toujours le même degré de confiance. J’en conclu que leurs témoignages en tous temps sont vrais. »

 

> John Locke (1632-1704) Essai sur l’entendement humain, livre Il, § 2

« Supposons donc qu’au commencement l’âme est ce qu’on appelle une table rase*, vide de tous caractères, sans aucune idée, quelle qu’elle soit. Comment vient-elle à recevoir des idées ? Par quel moyen en acquiert-elle cette prodigieuse quantité que l’imagination de l’homme, toujours agissante et sans bornes, lui présente avec une variété presque infinie ? D’où puise-t elle tous ces matériaux qui sont comme le fond de tous ses raisonnements et de toutes ses connaissances ? A cela je réponds en un mot, de l’expérience : c’est là le fondement de toutes nos connaissances, et c’est de là qu’elles tirent leur première origine. Les observations que nous faisons sur les objets extérieurs et sensibles, ou sur les opérations intérieures de notre âme, que nous apercevons et sur lesquelles nous réfléchissons nous-mêmes, fournissent à notre esprit les matériaux de toutes ses pensées. Ce sont là les deux sources d’où découlent toutes les idées que nous avons, ou que nous pouvons avoir naturellement. »

*Planche enduite de cire, sur laquelle les Anciens écrivaient.

 

> Emmanuel Kant, Anthropologie du point de vue pragmatique § 8 (voir aussi le §11)

« La sensibilité a mauvaise réputation. On en dit beaucoup de mal par exemple, 1° qu’elle trouble le pouvoir de représentation 2° qu’elle a le verbe haut et que maîtresse de ‘entendement, alors qu’elle ne devrait en être que la servante, elle est entêtée et difficile à dompter; 3° qu’elle pratique même l’imposture, et qu’avec elle on ne saurait jamais être assez sur ses gardes. D’autre part, elle ne manque pas non plus de laudateurs, surtout parmi les poètes et les gens de goût; ils ne se contentent pas de vanter comme un mérite la métamorphose sensible des concepts de l’entendement, mais situent là et dans la non-obligation de décomposer avec un soin méticuleux les concepts en leurs éléments la densité (plénitude de la pensée) ou l’emphase (vigueur) du langage ou l’évidence (limpidité dans la conscience) des représentations et, tout de bon, proclament indigence le dépouillement de l’entendement. Nous n’avons ici nul besoin d’un panégyriste, mais seulement d’un avocat contre l’accusateur.

Le côté passif de la sensibilité dont nous ne pouvons nous défaire est, à la vérité, la cause de toutes les médisances à son endroit. La perfection intérieure de l’homme réside en ce qu’il dispose de l’usage de toutes ses facultés pour le soumettre à son libre arbitre. Il faut à cet effet que l’entendement commande, sans affaiblir toutefois la sensibilité (qui fait figure de plèbe, parce qu’elle ne pense pas) ; car, sans elle, point de matière susceptible d’être élaborée à l’usage de l’entendement législateur. »

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